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Académie

Eloge de l’Encyclopédie

mercredi 2 novembre 2005, par PLAISANT-SOLER Estelle, Lycée Saint-Exupéry, Mantes-la-Jolie

Sommaire

1. Eloge dans l’article « Encyclopédie » de Diderot

Article « Encyclopédie » de Diderot. Définition de la démarche encyclopédique : un projet remarquable

* ENCYCLOPÉDIE, s. f. (Philosoph.) Ce mot signifie enchaînement de connoissances ; il est composé de la préposition greque , en, & des substantifs , cercle, & , connoissance.

En effet, le but d’une Encyclopédie est de rassembler les connoissances éparses sur la surface de la terre, d’en exposer le système général aux hommes avec qui nous vivons, & de le transmettre aux hommes qui viendront après nous ; afin que les travaux des siecles passés n’aient pas été des travaux inutiles pour les siecles qui succéderont ; que nos neveux, devenant plus instruits, deviennent en même tems plus vertueux & plus heureux, & que nous ne mourions pas sans avoir bien mérité du genre humain.

Il eût été difficile de se proposer un objet plus étendu que celui de traiter de tout ce qui a rapport à la curiosité de l’homme, à ses devoirs, à ses besoins, & à ses plaisirs. Aussi quelques personnes accoutumées à juger de la possibilité d’une entreprise, sur le peu de ressources qu’elles apperçoivent en elles-mêmes, ont prononcé que jamais nous n’acheverions la nôtre.

Article « Encyclopédie » de Diderot. L’Encyclopédie : une révolution dans les esprits et dans les connaissances marquée par le progrès.

La révolution peut être moins forte & moins sensible dans les Sciences & dans les Arts libéraux, que dans les arts méchaniques ; mais il s’y en fait une. Qu’on ouvre les dictionnaires du siecle passé, on n’y trouvera à aberration, rien de ce que nos Astronomes entendent par ce terme ; à peine y aura-t-il sur l’électricité, ce phénomene si fécond, quelques lignes qui ne seront encore que des notions fausses & de vieux préjugés. Combien de termes de Minéralogie & d’Histoire naturelle, dont on en peut dire autant ? Si notre Dictionnaire eût été un peu plus avancé, nous aurions été exposés à répéter sur la nielle, sur les maladies des grains, & sur leur commerce, les erreurs des siecles passés, parce que les découvertes de M. Tillet & le système de M. Herbert sont récens.

Quand on traite des êtres de la nature, que peut-on faire de plus, que de rassembler avec scrupule toutes leurs propriétés connues dans le moment où l’on écrit ? Mais l’observation & la physique expérimentale multipliant sans-cesse les phénomenes & les faits, & la philosophie rationelle les comparant entr’eux & les combinant, étendent ou resserrent sans-cesse les limites de nos connoissances, font en conséquence varier les acceptions des mots institués ; rendent les définitions qu’on en a données inexactes, fausses, incomplettes, & déterminent même à en instituer de nouveaux.

Mais ce qui donnera à l’ouvrage l’air suranné, & le jettera dans le mépris, c’est sur-tout la révolution qui se fera dans l’esprit des hommes, & dans le caractere national. Aujourd’hui que la Philosophie s’avance à grands pas ; qu’elle soûmet à son empire tous les objets de son ressort ; que son ton est le ton dominant, & qu’on commence à secouer le joug de l’autorité & de l’exemple pour s’en tenir aux lois de la raison, il n’y a presque pas un ouvrage élémentaire & dogmatique dont on soit entierement satisfait. On trouve ces productions calquées sur celles des hommes, & non sur la vérité de la nature. On ose proposer ses doutes à Aristote & à Platon ; & le tems est arrivé, où des ouvrages qui joüissent encore de la plus haute réputation, en perdront une partie, ou même tomberont entierement dans l’oubli ; certains genres de littérature, qui, faute d’une vie réelle & de moeurs subsistantes qui leur servent de modeles, ne peuvent avoir de poétique invariable & sensée, seront négligés ; & d’autres qui resteront, & que leur valeur intrinseque soûtiendra, prendront une forme toute nouvelle. Tel est l’effet du progrès de la raison ; progrès qui renversera tant de statues, & qui en relevera quelques-unes qui sont renversées. Ce sont celles des hommes rares, qui ont devancé leur siecle. Nous avons eu, s’il est permis de s’exprimer ainsi, des contemporains sous le siecle de Louis XIV.

Article « Encyclopédie » de Diderot. Eloge de l’Encyclopédie et du progrès

Cependant les connoissances ne deviennent & ne peuvent devenir communes, que jusqu’à un certain point. On ignore, à la vérité, quelle est cette limite. On ne sait jusqu’où tel homme peut aller. On sait bien moins encore jusqu’où l’espece humaine iroit, ce dont elle seroit capable, si elle n’étoit point arrêtée dans ses progrès. Mais les révolutions sont nécessaires ; il y en a toûjours eu, & il y en aura toûjours, le plus grand intervalle d’une révolution à une autre est donné : cette seule cause borne l’étendue de nos travaux. Il y a dans les Sciences un point au-delà duquel il ne leur est presque pas accordé de passer. Lorsque ce point est atteint, les monumens qui restent de ce progrès, sont à jamais l’étonnement de l’espece entiere. Mais si l’espece est bornée dans ses efforts, combien l’individu ne l’est-il pas dans les siens ? L’individu n’a qu’une certaine énergie dans ses facultés, tant animales qu’intellectuelles ; il ne dure qu’un tems ; il est forcé à des alternatives de travail & de repos ; il a des besoins & des passions à satisfaire, & il est exposé à une infinité de distractions. Toutes les fois que ce qu’il y a de négatif dans ces quantités formera la plus petite somme possible, ou que ce qu’il y a de positif formera la somme possible la plus grande ; un homme appliqué solitairement à quelque branche de la science humaine, la portera aussi loin qu’elle peut être portée par les efforts d’un individu. Ajoûtez au travail de cet individu extraordinaire, celui d’un autre, & ainsi de suite, jusqu’à ce que vous ayez rempli l’intervalle d’un révolution, à la révolution la plus éloignée ; & vous vous formerez quelque notion de ce que l’espece entiere peut produire de plus parfait, sur-tout si vous supposez en faveur de son travail, un certain nombre de circonstances fortuites qui en auroient diminué le succès, si elles avoient été contraires. Mais la masse générale de l’espece n’est faite ni pour suivre, ni pour connoître cette marche de l’esprit humain. Le point d’instruction le plus élevé qu’elle puisse atteindre, a ses limites : d’où il s’ensuit qu’il y aura des ouvrages qui resteront toûjours au-dessus de la portée commune des hommes ; d’autres qui descendront peu-à-peu au-dessous, & d’autres encore qui éprouveront cette double fortune.

A quelque point de perfection qu’une Encyclopédie soit conduite, il est évident par la nature de cet ouvrage, qu’elle se trouvera nécessairement au nombre de ceux-ci. Il y a des objets qui sont entre les mains du peuple, dont il tire sa subsistance, & à la connoissance pratique desquels il s’occupe sans relâche. Quelque traité qu’on en écrive, il viendra un moment où il en saura plus que le livre. Il y a d’autres objets sur lesquels il demeurera presqu’entierement ignorant, parce que les accroissemens de sa connoissance sont trop foibles & trop lents, pour former jamais une lumiere considérable, quand on les supposeroit continus. Ainsi l’homme du peuple & le savant auront toûjours également à desirer & à s’instruire dans une Encyclopédie. Le moment le plus glorieux pour un ouvrage de cette nature, ce seroit celui qui succéderoit immédiatement à quelque grande révolution ; qui auroit suspendu les progrès des Sciences, interrompu les travaux des Arts, & replongé dans les ténebres une portion de notre hémisphere. Quelle reconnoissance la génération, qui viendroit après ces tems de trouble, ne porteroit-elle pas aux hommes qui les auroient redoutés de loin ; & qui en auroient prévenu le ravage, en mettant à l’abri les connoissances des siecles passés ? Ce seroit alors (j’ose le dire sans ostentation, parce que notre Encyclopédie n’atteindra peut-être jamais la perfection qui lui mériteroit tant d’honneurs), ce seroit alors qu’on nommeroit avec ce grand ouvrage le regne du Monarque sous lequel il fut entrepris ; le Ministre auquel il fut dédié ; les Grands qui en favoriserent l’exécution ; les Auteurs qui s’y consacrerent ; tous les hommes de lettres qui y concoururent. La même voix qui rappelleroit ces secours n’oublieroit pas de parler aussi des peines que les auteurs auroient souffertes, & des disgraces qu’ils auroient essuyées ; & le monument qu’on leur éleveroit, seroit à plusieurs faces, où l’on verroit alternativement des honneurs accordés à leur mémoire, & des marques d’indignation attachées à la mémoire de leurs ennemis.

Article « Encyclopédie » de Diderot. Une démarche qui vise à éclairer les hommes

Si je pense qu’il y a un point au-delà duquel il est dangereux de porter l’argumentation, je pense aussi qu’il ne faut s’arrêter, que quand on est bien sûr de l’avoir atteint. Toute science, tout art a sa métaphysique. Cette partie est toujours abstraite, élevée & difficile. Cependant ce doit être la principale d’un dictionnaire philosophique ; & l’on peut dire que tant qu’il y reste à défricher, il y a des phénomenes inexplicables, & réciproquement. Alors l’homme de lettres, le savant & l’artiste marchent dans les ténebres ; s’ils font quelques progrès, ils en sont redevables au hasard ; ils arrivent comme un voyageur égaré qui suit la bonne voie sans le savoir. Il est donc de la derniere importance de bien exposer la métaphysique des choses, ou leurs raisons premieres & générales ; le reste en deviendra plus lumineux & plus assûré dans l’esprit. Tous ces prétendus mysteres tant reprochés à quelques sciences, & tant allégués par d’autres pour pallier les leurs, discutés métaphysiquement, s’évanoüissent comme les phantômes de la nuit à l’approche du jour. L’art éclairé dès le premier pas s’avancera sûrement, rapidement, & toujours par la voie la plus courte. Il faut donc s’attacher à donner les raisons des choses, quand il y en a ; à assigner les causes, quand on les connoît ; à indiquer les effets, lorsqu’ils sont certains ; à résoudre les noeuds par une application directe des principes ; à démontrer les vérités ; à dévoiler les erreurs ; à décréditer adroitement les préjugés ; à apprendre aux hommes à douter & à attendre ; à dissiper l’ignorance ; à apprécier la valeur des connoissances humaines ; à distinguer le vrai du faux, le vrai du vraisemblable, le vraisemblable du merveilleux & de l’incroyable, les phénomenes communs des phénomenes extraordinaires, les faits certains des douteux, ceux-ci des faits absurdes & contraires à l’ordre de la nature ; à connoître le cours général des évenemens, & à prendre chaque chose pour ce qu’elle est, & par conséquent à inspirer le goût de la science, l’horreur du mensonge & du vice, & l’amour de la vertu ; car tout ce qui n’a pas le bonheur & la vertu pour fin derniere n’est rien.

2. Eloge dans l’Avertissement de d’Alembert

Avertissement de l’Encyclopédie par d’Alembert. D’Alembert rappelle les objectifs et les difficultés de l’entreprise de l’Encyclopédie.

Notre principal objet étoit de rassembler les découvertes des siecles précédens ; sans avoir négligé cette premiere vue, nous n’exagérerons point en appréciant à plusieurs volumes in-folio ce que nous avons porté de richesses nouvelles au dépôt des connoissances anciennes. Qu’une révolution dont le germe se forme peut-être dans quelque canton ignoré de la terre, ou se couve secretement au centre même des contrées policées, éclate avec le tems, renverse les villes, disperse de nouveau les peuples, & ramene l’ignorance & les ténebres ; s’il se conserve un seul exemplaire entier de cet Ouvrage, tout ne sera pas perdu.

On ne pourra du-moins nous contester, je pense, que notre travail ne soit au niveau de notre siecle, & c’est quelque chose. L’homme le plus éclairé y trouvera des idées qui lui sont inconnues, & des faits qu’il ignore. Puisse l’instruction générale s’avancer d’un pas si rapide que dans vingt ans d’ici il y ait à peine en mille de nos pages une seule ligne qui ne soit populaire ! C’est aux Maîtres du monde à hâter cette heureuse révolution. Ce sont eux qui étendent ou resserrent la sphere des lumieres. Heureux le tems où ils auront tous compris que leur sécurité consiste à commander à des hommes instruits ! Les grands attentats n’ont jamais été commis que par des fanatiques aveuglés. Oserions-nous murmurer de nos peines & regretter nos années de travaux, si nous pouvions nous flatter d’avoir affoibli cet esprit de vertige si contraire au repos des sociétés, & d’avoir amené nos semblables à s’aimer, à se tolérer & à reconnoître enfin la supériorité de la Morale universelle sur toutes les morales particulieres qui inspirent la haine & le trouble, & qui rompent ou relâchent le lien général & commun ?

3. Un éloge disséminé dans les articles de l’Encyclopédie

Article « bramines »

L’article est l’occasion de rappeler la lutte des philosophes des Lumières contre toute sorte de fanatisme et de superstition, mais aussi d’affirmer la foi inébranlable dans le progrès.

Nous pourrions pousser plus loin l’exposition des extravagances de la philosophie & de la religion des Bramines : mais leur absurdité, leur nombre & leur durée, ne doivent rien avoir d’étonnant : un chrétien y voit l’effet de la colere céleste. Tout se tient dans l’entendement humain ; l’obscurité d’une idée se répand sur celles qui l’environnent : une erreur jette des ténebres sur des vérités contiguës, & s’il arrive qu’il y ait dans une société des gens intéressés à former, pour ainsi dire, des centres de ténebres, bien-tôt le peuple se trouve plongé dans une nuit profonde. Nous n’avons point ce malheur à craindre : jamais les centres de ténebres n’ont été plus rares & plus resserrés qu’aujourd’hui : la Philosophie s’avance à pas de géant, & la lumiere l’accompagne & la suit. Voyez dans la nouvelle édition de M. de Voltaire, la lettre d’un Turc, sur les Bramines.

Article « dizier (saint) »

L’éloge de Montesquieu est l’occasion d’affirmer à nouveau que l’Encyclopédie est et se veut un monument de la littérature et de l’Histoire.

ELOGE DE M. LE PRESIDENT DE MONTESQUIEU.

L’INTEREST que les bons citoyens prennent à l’ENCYCLOPEDIE, & le grand nombre de Gens de Lettres qui lui consacrent leurs travaux, semblent nous permettre de la regarder comme un des monumens les plus propres à être dépositaires des sentimens de la Patrie, & des hommages qu’elle doit aux hommes célébres qui l’ont honorée. Persuadés néanmoins que M. de Montesquieu étoit en droit d’attendre d’autres Panégyristes que nous, & que la douleur publique eût mérité des interprètes plus éloquens, nous eussions renfermé au-dedans de nous-mêmes nos justes regrets & notre respect pour sa mémoire ; mais l’aveu de ce que nous lui devons nous est trop précieux pour en laisser le soin à d’autres. Bienfaiteur de l’Humanité par ses écrits, il a daigné l’être aussi de cet Ouvrage ; & notre reconnoissance ne veut que tracer quelques lignes au pié de sa Statue.

Article « invention » de Jaucourt (fin de l’article)

Jaucourt fait ici l’éloge de l’Encyclopédie. Mais il rappelle que le livre ne peut exister que s’il est soutenu par le pouvoir : allusion très nette à la censure dont il sera victime.

L’Encyclopédie, s’il m’est permis de répéter ici les paroles des éditeurs de cet ouvrage, (Avert. du tom. III.) « l’Encyclopédie fera l’histoire des richesses de notre siécle en ce genre ; elle la fera & à ce siecle qui l’ignore, & aux siecles à venir qu’elle mettra sur la voie, pour aller plus loin. Les découvertes dans les Arts n’auront plus à craindre de se perdre dans l’oubli ; les faits seront dévoilés au philosophe, & la refléxion pourra simplifier & éclairer une pratique aveugle ».

Mais pour le succès de cette entreprise, il est nécessaire que le gouvernement éclairé daigne lui accorder une protection puissante & soutenue, contre les injustices, les persécutions, & les calomnies de ses ennemis. (D. J.)

Article « Zzuéné » de Jaucourt

Il s’agit du dernier article de l’Encyclopédie. Mais la clôture de l’œuvre se change en ouverture vers les temps futurs, éclairés par le flambeau de l’Encyclopédie.

ZZUÉNÉ ou ZZEUENE, (Géog. anc.) ville située sur la rive orientale du Nil, dans la haute Egypte, au voisinage de l’Ethiopie. Voyez SYENE.

C’est ici le dernier mot géographique de cet Ouvrage, & en même tems sans doute celui qui fera la clôture de l’Encyclopédie.

« Pour étendre l’empire des Sciences & des Arts, dit Bacon, il seroit à souhaiter qu’il y eût une correspondance entre d’habiles gens de chaque classe ; & leur assemblage jetteroit un jour lumineux sur le globe des Sciences & des Arts. O l’admirable conspiration ! Un tems viendra, que des philosophes animés d’un si beau projet, oseront prendre cet essor ! Alors il s’élevera de la basse région des sophistes & des jaloux, un essain nébuleux, qui voyant ces aigles planer dans les airs, & ne pouvant ni suivre ni arrêter leur vol rapide, s’efforcera par de vains croassemens, de décrier leur entreprise & leur triomphe ». (Le chevalier DE JAUCOURT.)



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