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La lutte contre le fanatisme dans l’Encyclopédie

mercredi 26 octobre 2005, par PLAISANT-SOLER Estelle, Lycée Saint-Exupéry, Mantes-la-Jolie

Sommaire

1. La critique par la mise à distance et la fiction sauvage ou persane

Article « irreligieux » de Diderot

* IRRELIGIEUX, adj. (Gram.) qui n’a point de religion, qui manque de respect pour les choses saintes, & qui n’admettant point de Dieu, regarde la piété & les autres vertus qui tiennent à leur existence & à leur culte, comme des mots vuides de sens. On n’est irréligieux que dans la société dont on est membre ; il est certain qu’on ne fera à Paris aucun crime à un mahométan de son mépris pour la loi de Mahomet, ni à Constantinople aucun crime à un chrétien de l’oubli de son culte.

Il n’en est pas ainsi des principes moraux ; ils sont les mêmes par-tout. L’inobservance en est & en sera repréhensible dans tous lieux & dans tous les tems. Les peuples sont partagés en différens cultes, religieux ou irréligieux, selon l’endroit de la surface de la terre où ils se transportent ou qu’ils habitent ; la morale est la même par-tout. C’est la loi universelle que le doigt de dieu a gravée dans tous les coeurs. C’est le précepte éternel de la sensibilité & des besoins communs.

Il ne faut donc pas confondre l’immoralité & l’irréligion. La moralité peut être sans la religion ; & la religion peut être, & est même souvent avec l’immoralité. Sans étendre ses vûes au-delà de cette vie, il y a une foule de raisons qui peuvent démontrer à un homme, que pour être heureux dans ce monde, tout bien pesé, il n’y a rien de mieux à faire que d’être vertueux.

Il ne faut que du sens & de l’expérience, pour sentir qu’il n’y a aucun vice qui n’entraîne avec lui quelque portion de malheur, & aucune vertu qui ne soit accompagnée de quelque portion de bonheur ; qu’il est impossible que le méchant soit tout-à-fait heureux, & l’homme de bien tout-à-fait malheureux ; & que malgré l’intérêt & l’attrait du moment, il n’a pourtant qu’une conduite à tenir.

D’irréligion, on a fait le mot irréligieux, qui n’est pas encore fort usité dans son acception générale.

Article « insolent » de Diderot

* INSOLENT, (Gramm.) qui se croit & ne cache point qu’il se croit plus grand que les autres. Un sauvage ni un philosophe ne sauroient être insolens. Le sauvage ne voit autour de lui que ses égaux. Le philosophe ne sent pas sa supériorité sur les autres, sans les plaindre, & il s’occupe à descendre modestement jusqu’à eux. Quel est donc l’homme insolent ? c’est celui qui dans la société a des meubles & des équipages, & qui raisonne à peu près ainsi. J’ai cent mille écus de rente ; les dix-neuf vingtiemes des hommes n’ont pas mille écus, les autres n’ont rien. Les premiers sont donc à mille degrés audessous de moi ; le reste en est à une distance infinie. D’après ce calcul il manque d’égards à tout le monde, de peur d’en accorder à quelqu’un. Il se fait mépriser & haïr ; mais qu’est ce que cela lui fait ? sacram metiente viam cum bis ter ulnarum togâ, la queue de sa robe n’en est pas moins ample : voilà l’insolence financiere ou magistrale. Il y a l’insolence de la grandeur ; l’insolence littéraire. Toutes consistent à exagérer les avantages de son état, & à les faire valoir d’une maniere outrageante pour les autres. Un homme supérieur qui illustre son état, ne songe pas à s’en glorifier, c’est la pauvre ressource des subalternes.

2. Définition et condamnation de la superstition, fondement du fanatisme religieux

Article « Superstition » de Jaucourt

SUPERSTITION, (Métaphys. & Philos.) tout excès de la religion en général, suivant l’ancien mot du paganisme : il faut être pieux, & se bien garder de tomber dans la superstition.

Religentem esse oportet, religiosum nefas. Aul. Gell. l. IV. c. ix.

En effet, la superstition est un culte de religion, faux, mal dirigé, plein de vaines terreurs, contraire à la raison & aux saines idées qu’on doit avoir de l’être suprême. Ou si vous l’aimez mieux, la superstition est cette espece d’enchantement ou de pouvoir magique, que la crainte exerce sur notre ame ; fille malheureuse de l’imagination, elle employe pour la frapper, les spectres, les songes & les visions ; c’est elle, dit Bacon, qui a forgé ces idoles du vulgaire, les génies invisibles, les jours de bonheur ou de malheur, les traits invincibles de l’amour & de la haine. Elle accable l’esprit, principalement dans la maladie ou dans l’adversité ; elle change la bonne discipline, & les coutumes vénérables en momeries & en cérémonies superficielles. Dès qu’elle a jetté de profondes racines dans quelque religion que ce soit, bonne ou mauvaise, elle est capable d’éteindre les lumieres naturelles, & de troubler les têtes les plus saines. Enfin, c’est le plus terrible fléau de l’humanité. L’athéisme même (c’est tout dire) ne détruit point cependant les sentimens naturels, ne porte aucune atteinte aux loix, ni aux moeurs du peuple ; mais la superstition est un tyran despotique qui fait tout céder à ses chimeres. Ses préjugés sont supérieurs à tous les autres préjugés. Un athée est intéressé à la tranquillité publique, par l’amour de son propre repos ; mais la superstition fanatique, née du trouble de l’imagination, renverse les empires. Voyez comme l’auteur de la Henriade peint les tristes effets de cette démence.

Lorsqu’un mortel atrabilaire,
Nourri de superstition
A par cette affreuse chimère,
Corrompu sa religion,
Son ame alors est endurcie,
Sa raison s’enfuit obscurcie,
Rien n’a plus sur lui de pouvoir,
Sa justice est folle & cruelle,
Il est dénaturé par zele,
Et sacrilége par devoir.

L’ignorance & la barbarie introduisent la superstition, l’hypocrisie l’entretient de vaines cérémonies, le faux zele la répand, & l’intérêt la perpétue.

La main du monarque ne sauroit trop enchaîner le monstre de superstition, & c’est de ce monstre, bien plus que de l’irreligion (toujours inexcusable) que le trône doit craindre pour son autorité, & la patrie pour son bonheur.

La superstition mise en action, constitue proprement le fanatisme, voyez FANATISME ; c’est un des beaux & des bons articles de l’Encyclopédie. (D. J.)

Article « Superstitieux » de Jaucourt

SUPERSTITIEUX, (Philosophie) c’est celui qui se fait une idée plus ou moins effrayante de la divinité & du culte religieux.

La crainte continuelle qui agitoit ce malheureux sur la tête duquel étoit suspendue une pierre énorme, ne rendoit pas son état plus triste, que l’est quelquefois la situation du superstitieux. Le sommeil peut délivrer un esclave de la vie importune d’un maître qu’il déteste, & lui faire oublier le poids de ses chaînes ; mais le sommeil du superstitieux est communément agité par des visions effrayantes. Il craint l’Etre bienfaisant, & regarde comme tyrannique son empire paternel. Inconsolable dans l’adversité, il se juge digne des maux qu’il souffre, & ne suit que de fausses démarches pour en adoucir le fardeau. Il ne croit jamais avoir rempli ses devoirs, parce qu’il n’en connoît ni l’étendue, ni les bornes. Il s’attache sur-tout aux formalités, qu’il regarde comme des choses essentielles. Telle est la source des minuties qui sont si cheres aux ames foibles & aux ignorans. Aussi voit-on que les personnes de peu de génie, celles qui ont été mal élevées, celles qui ont passé leur jeunesse dans le vice & le libertinage, deviennent naturellement superstitieuses. En général, il n’y a point d’absurdité si grossiere, ni de contradiction si palpable, que les grands, le petit peuple, les soldats, les vieilles femmes & la plupart des joueurs, ne se portent à croire sur les causes invisibles, la religion, la divination, les songes, & toutes les pratiques les plus vaines & les plus ridicules. (D. J.)

3. Faire feu de tout bois pour condamner le fanatisme religieux : définir pour condamner dans les articles brefs de d’Alembert

Article « convulsionnaires » de d’Alembert

CONVULSIONNAIRES, s. m. pl. (Hist. eccl.) secte de fanatiques qui a paru dans notre siecle, qui existe encore, & qui a commencé au tombeau de M. Paris. Les convulsions ont nui beaucoup à la cause de l’appel, & aux miracles par lesquels on vouloit l’appuyer ; miracles attestés d’ailleurs par une foule de témoins prévenus ou trompés. Jamais les Jansénistes ne répondront à cet argument si simple : Où sont nées les convulsions, là sont nés les miracles. Les uns & les autres viennent donc de la même source ; or, de l’aveu des plus sages d’entre vous, l’oeuvre des convulsions est une imposture, ou l’ouvrage du diable, donc &c. En effet, les plus sensés d’entre les Jansénistes ont écrit avec zele & avec dignité contre ce fanatisme, ce qui a occasionné parmi eux une division en anti-convulsionistes & convulsionistes. Ceux-ci se sont redivisés bientôt en Augustinistes, Vaillantistes, Secouristes, Discernans, Figuristes, Mélangistes, &c. &c. &c. noms bien dignes d’être placés à côté de ceux des Ombilicaux, des Iscariotistes, des Stercoranistes, des Indorfiens, des Orebites, des Eoniens, & autres sectes aussi illustres. Nous n’en dirons pas davantage sur un sujet qui en vaut si peu la peine. Arnaud, Pascal & Nicole n’avoient point de convulsions, & se gardoient bien de prophétiser. Un archevêque de Lyon disoit dans le jx. siecle, au sujet de quelques prétendus prodiges de ce genre : « A-t-on jamais oui parler de ces sortes de miracles qui ne guérissent point les malades, mais font perdre à ceux qui se portent bien la santé & la raison ? Je n’en parlerois pas ainsi, si je n’en avois été témoin moi-même ; car en leur donnant bien des coups, ils avoüoient leur imposture ». Voyez le reste de ce passage très-curieux dans l’abrégé de l’histoire ecclésiastique en 2 volumes in -12. Paris, 1752, sous l’année 844. C’est en effet un étrange saint, que celui qui estropie au lieu de guérir. Mais il est peut-être plus étrange encore que les partisans d’un fanatisme si scandaleux & si absurde, se parent de leur prétendu zele pour la religion, & veuillent faire croire qu’ils en sont aujourd’hui les seuls défenseurs. On pourroit leur appliquer ce passage de l’Ecriture : Quare tu enarras justitias meas, & assumis testamentum meum per os tuum ? Voyez CONSTITUTION & JANSENISME. (O)

Article « domification » de d’Alembert

DOMIFICATION, s. f. en terme d’Astrologie, est l’action de partager le ciel en ses douze maisons ; afin de dresser le thème ou l’horoscope de quelqu’un. Voyez HOROSCOPE, DODECATEMORIE, &c. Il y a différentes manieres de domifier, selon les differens auteurs. Ces chimeres ne méritent pas que nous nous y arrêtions plus long-tems : elles sont aujourd’hui proscrites, & l’Encyclopédie n’en fait mention que comme d’une des plus grossieres, des plus anciennes, & des plus longues erreurs de l’esprit humain. (O)

4. Faire feu de tout bois pour condamner le fanatisme religieux : l’idéologie des Lumières dans des articles inattendus de Diderot

Article « apparition » de Diderot

* APPARITION, vision, (Gram.) la vision se passe au dedans, & n’est qu’un effet de l’imagination : l’apparition suppose un objet au-dehors. S. Joseph, dit M. l’abbé Girard, fut averti par une vision de passer en Egypte : ce fut une apparition qui instruisit la Madeleine de la résurrection de Jesus-Christ. Les cerveaux échauffés & vuides de nourriture sont sujets à des visions. Les esprits timides & crédules prennent tout ce qui se présente pour des apparitions. Synon. Franç.

Article « boa » de Diderot

* BOA, (Hist. nat.) c’est le nom d’un serpent aquatique, d’une grandeur demesurée, & qui s’attache particulierement aux boeufs, dont il aime beaucoup la chair : c’est ce qui lui a fait donner le nom qu’il porte. Il aime aussi beaucoup le lait. S’il est vrai, ainsi que le dit Duncan, qu’il ne puisse vivre d’autre chose, l’espece en doit être peu nombreuse ; & si l’on en trouve quelquefois dans la Calabre, ainsi qu’on nous l’assûre, il est étonnant que nous n’en ayons pas une description plus exacte. On tua un boa sous le regne de l’empereur Claude, dans lequel on trouva un enfant entier. Ceux qui ont avancé qu’il pouvoit avaler un boeuf, ne méritent qu’on rapporte leur sentiment que pour montrer jusqu’où peut aller l’exagération. Les historiens font assez ordinairement le contraire de la montagne en travail : s’agit-il d’une souris ? leur plume enfante un éléphant.

Article « fantôme » de Diderot

* FANTOME, s. m. (Gramm.) Nous donnons le nom de fantôme à toutes les images qui nous font imaginer hors de nous des êtres corporels qui n’y sont point. Ces images peuvent être occasionnées par des causes physiques extérieures, de la lumiere, des ombres diversement modifiées, qui affectent nos yeux, & qui leur offrent des figures qui sont réelles : alors notre erreur ne consiste pas à voir une figure hors de nous, car en effet il y en a une, mais à prendre cette figure pour l’objet corporel qu’elle représente. Des objets, des bruits, des circonstances particulieres, des mouvemens de passion, peuvent aussi mettre notre imagination & nos organes en mouvement ; & ces organes mûs, agités, sans qu’il y ait aucun objet présent, mais précisément comme s’ils avoient été affectés par la présence de quelqu’objet, nous le montrent, sans qu’il y ait seulement de figure hors de nous. Quelquefois les organes se meuvent & s’agitent d’eux-mêmes, comme il nous arrive dans le sommeil ; alors nous voyons passer au-dedans de nous une scene composée d’objets plus ou moins décousus, plus ou moins liés, selon qu’il y a plus ou moins d’irrégularité ou d’analogie entre les mouvemens des organes de nos sensations. Voilà l’origine de nos songes. Voyez les articles SENS, SENSATION, SONGE. On a appliqué le mot de fantôme à toutes les idées fausses qui nous impriment de la frayeur, du respect, &c. qui nous tourmentent, & qui font le malheur de notre vie : c’est la mauvaise éducation qui produit ces fantômes, c’est l’expérience & la philosophie qui les dissipent.


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