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Sommaire

Entre mythe et réalité.

Le point sur la question.

1. Réalité.

Que le monde de l’Odyssée soit celui d’un monde grec réel, telle est l’hypothése de Victor Bérard.
On peut en effet établir une carte du périple d’Ulysse. Plusieurs navigateurs aventuriers, dont l’ethnologue Jean Cusenier, ont d’ailleurs cherché à suivre les traces d’Ulysse autour de la Méditerranée (voir à ce sujet, le numéro hors série 2004 de la revue Géo). La correspondance entre les régions évoquées dans l’Odyssée et les pays que nous connaissons pourrait s’établir ainsi :

- Les Lotophages sur l’île de Djerba ;
- Le Cyclope et les volcans autour de Naples ;
- Eole et le Stromboli (ou îles éoliennes) ;
- Les Lestrygons et les bouches de Bonifacio ;
- Circé et le monte Circeo au Sud de Rome ; Les Sirènes et l’archipel des Galli, au sud de la côte amalfitaine ;
- Charybde et Scylla et le détroit de Messine ;
- la Phéacie et l’île de Corfou ;

Mais attention, ces correspondances font l’objet d’inlassables querelles de spécialistes que nous ne saurions trancher !
D’autre part, dès le XIXème siècle, on a retrouvé des objets et des sites archéologiques qui corroborent les descriptions homériques. Ainsi les mégaron (cours de palais) de Mycènes, de Tirynthe évoquent à coup sûr les palais décrits dans l’Odyssée.

2. Mythe.

Néanmoins, il existe des décalages chronologiques entre la Grèce du VIIIème siècle que nous ont révélé les archéologues, et la société décrite par Homère qui semble à bien des égards remonter à des temps plus anciens, mythiques, recréés par le poète.
Par ailleurs, la mythologie est omniprésente dans l’Iliade et dans l’Odyssée. Les dieux ne cessent d’intervenir dans les affaires des hommes comme adjuvants ou comme opposants. Poséidon, furieux du mauvais tour joué par Ulysse à son Cyclope de fils, a juré la perte du roi d’Ithaque ; mais Athéna veille sur son protégé, aidée en cela par exemple par la divinité marine qu’est Leucothée qui, en fournissant à Ulysse un voile magique, lui permet d’échapper à la tempête. Ulysse et ses compagnons côtoient des êtres surnaturels, des monstres, sans s’étonner de leur présence parmi les humains ; cette présence admise du merveilleux n’est pas sans rappeler l’univers des contes. Enfin, comme dans les contes, la magie intervient : la magicienne Circé transforme les compagnons d’Ulysse en pourceaux.

3. Voyage dans deux mondes.

Ulysse affronte successivement deux types de dangers, ceux du monde des humains, ceux d’un autre monde. Laissons la parole à Jean-Pierre Vernant à ce sujet :

« Au retour de la guerre de Troie, Ulysse peut déjà voir les côtes d’Ithaque, sa patrie. Il se sent comme rendu chez lui. C’est au moment où il imagine son parcours terminé que le rideau se lève sur une autre partie du périple d’Ulysse : il avait jusque-là simplement accompli le voyage d’un navigateur de retour d’une expédition guerrière au-delà des mers. Mais [...] une tempête s’abat à l’improviste sur els Grecs. Elle va souffler sept jours durant, transportant la flotille dans un espace tout différent de celui où elle naviguait auparavant. Désormais, Ulysse, ne saura plus où il se trouve. [...] Il sort des frontières « du monde connu » pour entrer dans « un monde de l’ailleurs ». A partir de maintenant, Ulysse ne rencontrera plus que des êtres qui sont soit de nature quasi divine comme Circé et Calypso, soit des êtres sous-humains, des monstres comme le Cyclope ou les cannibales nourris de chair humaine. » L’Univers, les Dieux, les Hommes © Point Seuil

Pistes pédagogiques.

1. Choix des épisodes.

Les dangers réels sont essentiellement ceux de la navigation et, notamment, les tempêtes affrontées par Ulysse, seul ou avec ses compagnons.
Les dangers surnaturels sont représentés par les Lotophages, les magiciennes (Circé, Calypso, les Sirènes) les monstres (Charybde et Scylla, les Cyclopes), la descente d’Ulysse aux Enfers.

2. La carte du périple d’Ulysse.

Pour aider les élèves à se représenter la dimension réaliste de ce voyage, il convient de leur faire placer ou observer les lieux parcourus sur une carte du monde méditerranéen : il s’agit bien d’un univers géographique connu.

3. Etude iconographique.

Par le biais de documents iconographiques (en liaison avec le programme d’histoire), on peut faire observer des éléments de la civilisation mycénienne : le plan des palais mycéniens avec leur mégaron (pièce de réception où on écoutait les aèdes), les instruments de musique évoqués dans le poème (cithare, flûte), les objets précieux (gobelets en or, vases à boire, ...) qu’on trouvait dans les banquets. On reconstitue ainsi le cadre réel du récit.
A l’inverse, les vases grecs fournissent des exemples de monstres et autres créatures surnaturelles qui figurent dans l’Odyssée (le Cyclope, les Sirènes à pattes d’oiseaux, ...). Leur étude permet de nourrir l’imaginaire des élèves.

Une construction complexe

Présentation

1. Des histoires parallèles.

Le récit fait état de deux périples : celui de Télémaque parti à la recherche de son père (chants I à IV) puis, évidemment, celui d’Ulysse qui, de Troie, se dirige vers son île natale d’Ithaque.

2. Un récit enchâssé et à deux voix.

L’Odyssée s’ouvre par une invocation de l’aède à la Muse : il va raconter à la troisième personne les aventures de « l’homme aux mille ruses ». Puis, quand Ulysse échoue sur le rivage des Phéaciens où, recueilli par Nausicaa, il est reçu à la cour du Alcinoos, sous les sollicitations de ce dernier, il commence le récit de ses propres malheurs, à la première personne (chants IX à XII). Au chant XII, quand son récit s’achève, le roi Alcinoos le fait raccompagner par les Phéaciens jusqu’à Ithaque : le récit est à nouveau à la troisième personne.

Pistes pédagogiques

1. Choix des épisodes.

Dans le choix des épisodes, il convient de veiller à sélectionner des passages à la 3ème personne, d’autres à la 1ère afin de rendre compte de la dualité narrative propre à l’Odyssée. Pour la même raison, il serait bon de choisir le passage où Ulysse devient aède de sa propre histoire (fin du chant VIII).

2. Une frise chronologique.

Pour aider les élèves à comprendre la structure de l’œuvre, il sera utile de leur faire élaborer une frise chronologique qui rétablisse la linéarité des épisodes.
Le voyage d’Ulysse : les Cycones et les Lotophages, le Cyclope - Eole et l’outre des vents - - les Lestrygons - Circé - le pays des morts - Les Sirènes - Charybde et Scylla - Les vaches du soleil - Calypso - le rivage des Phéaciens - le retour à Ithaque (l’entretien avec son serviteur Eumée ; la rencontre avec Télémaque ; la reconnaissance par la servante Euryclée ; le concours de l’arc ; le massacre des prétendants ; les retrouvailles avec Pénélope).
Le voyage de Télémaque : on ne peut le situer précisément mais il intervient à peu près quand Ulysse quitte Calypso et arrive chez le Phéacien Alcinoos.

Une épopée.

Présentation

1. Un héros épique.

Ulysse a toutes les qualités du héros épique. Il en a la vaillance physique qu’il s‘agisse d’affronter des obstacles naturels (tempêtes diverses) ou des monstres comme le Cyclope ou encore de se battre contre les prétendants. Il a l’âme d’un chef, ne négligeant jamais ses compagnons - qu’il arrache aux maléfices de Circé -, les encourageant dans les dangers. Il fait preuve de ruse et d’intelligence, à de multiples reprises : en ne dévoilant pas son nom au Cyclope, en parlant à Nausicaa, en évitant certains rivages où ses compagnons vont se précipiter. Il ne fait pas preuve de vanité puisqu’il obéit aux conseils de Circé qui lui a conseillé de se faire attacher au mât de son bateau pour ne pas céder au chant des Sirènes.

2. Une œuvre orale.

L’épopée est un genre oral. La présence de l’aède est énoncée dès les premiers vers dans l’invocation à la Muse : « C’est l’homme aux mille tours qu’il faut me dire... » : l’aède , comme le fera Ronsard plus tard, demande la protection de la Muse avant de commencer son travail. Les aèdes, comme les troubadours médiévaux, allaient de cour en cour pour réciter et chanter, s’accompagnant de la cithare, des poèmes à la gloire des héros. On y retrouve donc les chevilles propres à toutes les œuvres orales, celles qui permettent au conteur de mémoriser. Ainsi s’expliquent les épithètes homériques, ces qualificatifs récurrents qui sont affectés aux différents personnages et dont voici les plus célèbres : « le divin Ulysse, le rusé Ulysse, le noble Ulysse, Ulysse aux mille tours, Athéna aux yeux pers, aux bras blancs, la fille de Zeus, l’aurore aux doigts de rose ».

3. Des interventions divines.

L’épopée fait intervenir le merveilleux. Il est omniprésent dans l’Odyssée où les dieux ne cessent de se mêler des affaires des hommes. Athéna veille sur son protégé en dirigeant ses actions ou en influençant ceux qu’il rencontre. C’est ainsi elle qui donne à Nausicaa le courage de ne pas avoir peur de l’énergumène qui surgit nu des roseaux. A l’inverse, Poséidon dont Ulysse a aveuglé le fils Poséidon le poursuit de sa hargne vengeresse en déchaînant les éléments contre lui ; néanmoins tout le monde marin n’est pas hostile à Ulysse puisque Ino-Leucothée, la divinité marine, lui offre le voile magique qui lui permet d’échapper à la tempête. C’est encore le dieu Eole qui donne l’outre qui se révèlera bien dangereuse puisqu’elle enferme les vents.

4. Une œuvre poétique.

L’Odyssée est une œuvre en vers, ne l’oublions pas. Cette nature poétique se retrouve dans la traduction par tout le langage imagé qui traverse le poème : métaphore des épithètes homériques mais aussi innombrables comparaisons avec le monde des marins et des paysans qui donne au texte une beauté toute bucolique qui n’est pas sans évoquer la poésie de Virgile. Même dans des moments barbares comme le prélude au massacre des prétendants, cette poésie née de la comparaison surgit : « Comme un chanteur qui sait manier la cithare, tend aisément la corde neuve sur la clef et fixe à chaque bout le boyau bien tordu, Ulysse alors tendit, sans effort, le grand arc, puis sa main droite prit et fit vibrer la corde, qui chanta bel et clair, comme un cri d’hirondelle. » (chant XXII)

Pistes pédagogiques.

1. Choix des épisodes.

Le choix des textes devrait refléter ces différents aspects de l’œuvre épique : l’invocation à la Muse, l’aède, Ulysse le valeureux héros.
Il convient, bien sûr, de faire étudier les épithètes homériques en en expliquant le rôle mais aussi en en faisant percevoir toute la force évocatrice. C’est d’ailleurs une excellente occasion de travailler sur les expansions du nom.
Certains d’entre eux méritent de faire l’objet de lectures orales expressives, voire de récitations, à l’image des écoliers athéniens qui apprenaient l’Iliade et l’Odyssée par cœur.

Une oeuvre à dimension humaine.

Si l’Odyssée a gardé un tel impact sur tant de générations, c’est que l’œuvre a une dimension universelle, qui dépasse largement le cadre de la civilisation mycénienne. C’est sa formidable humanité qui fait qu’elle nous touche encore aujourd’hui.

Présentation.

1. Un monde civilisé face à la barbarie première.

L’Odyssée qui fait se côtoyer monde réel et monde surnaturel oppose régulièrement la barbarie primitive au monde civilisé des premiers Grecs. C’est d’ailleurs pour cela que dans l’Athènes du Vème siècle elle restait un fondement de la démocratie puisque c’est sur elle que se fondait tout l’enseignement que nous appellerions élémentaire. Un seul exemple : le Cyclope en transgressant ouvertement les lois de l’hospitalité et en mangeant de la chair crue se comporte en être primitif, ces êtres du Chaos originel avant que Prométhée ait donné le feu aux hommes ... feu avec lesquels peuvent cuire les aliments.
Dans une construction en abîme, l’Odyssée représente des banquets semblables à ceux au cours desquels le poème est chanté. Cette société raffinée se donne à voir, et en cela, le banquet chez les Phéaciens est exemplaire : Alcinoos ne veille pas seulement à régaler son hôte de bonne chère et de musique, il est attentif à ses états d’âme et s’efforce de ne pas le faire souffrir. A l’inverse, les prétendants, avec leur arrogance primitive, ne respectent pas les lois de l’hospitalité puisqu’ils pillent la maison de Pénélope en s’y incrustant : leur punition sera donc méritée.

2. Un monde quotidien.

Le monde dépeint dans l’Odyssée ne montre pas que des monstres. Il relate aussi des scènes de la vie quotidienne, qui nous touchent par leur humanité.
Ce sont d’une part des scènes agricoles par l’intermédiaire des comparaisons homériques (les labours, les semailles, la pêche, la chasse, l’évocation des animaux des champs...).
C’est aussi tout le monde de la mer qui baigne l’œuvre : description des embarcations, de la navigation, par cabotage, de « la mer vineuse », qu’elle soit amie ou ennemie de l’homme. C’est cette précision maritime qui explique en partie toutes les tentatives de retrouver l’univers et le périple marins de l’Odyssée. C’est encore l’univers de la maisonnée qui est donné à voir, un peu dans la maison de Pénélope à Ithaque, surtout dans la fameuse scène de Nausicaa allant laver le linge avec ses servantes. Quel naturel dans l’évocation des gestes et des attitudes des jeunes filles !

3. Des sentiments humains.

L’Odyssée est tout, sauf un univers de valeurs militaires, dénuées de toute tendresse humaine. Cette tendresse, c’est celle de l’amour dans toute sa diversité : Calypso, toute divine qu’elle est, aime Ulysse assez pour le garder pour elle pendant des années, mais assez aussi pour se sacrifier quand elle le sent malheureux et désireux de rentrer chez lui. Pénélope, devenue le symbole de la fidélité conjugale, aime Ulysse au point de lutter par la ruse pour lui rester fidèle. Seule femme contre tant d’hommes, dans un monde où le pouvoir est masculin, elle fait face, par amour pour celui qui tarde à revenir. Amour aussi le sentiment qu’éprouve la toute jeune Nausicaa devant cet homme mûr échoué sur le rivage. Rien n’est dit, tout est suggéré, avec quelle délicatesse !
Tout aussi fort est le sentiment filial qui pousse Télémaque à rechercher son père sur terre et sur mer, qui arme ensuite son bras pour massacrer les prétendants.
Tendresse humaine encore lors les retrouvailles d’Ulysse avec ses serviteurs, le porcher Eumée d’abord puis la servante Euryclée ; sans la sensiblerie d’un Greuze mais avec une grande justesse humaine, Homère évoque des sentiments humains tout simples, qui rendent l’œuvre si proche même pour le lecteur moderne.

Pistes pédagogiques.

1. Choix des épisodes.

Il sera bon de présenter des épisodes qui représentent cette diversité de sentiments : ceux qui mettent en scène Nausicaa, Pénélope, Eumée, Télémaque, ... en ayant soin de montrer non seulement la progression narrative mais aussi la peinture des sentiments.

2. Étude des comparaisons.

Au fil des textes, quand on rencontrera des comparaisons homériques, une fois éclairci le sens premier, on veillera à mettre en avant ce qui en fait l’humanité.

En conclusion, cette oeuvre foisonnante, qui mérite pleinement son étiquette de « texte fondateur » ouvre une multitude de perspectives pédagogiques qu’il est sans doute difficile de mener de front. Mais ce serait vraiment dommage de la réduire à l’histoire d’un héros courageux qui affronte des dangers. Sa qualité littéraire et humaine mérite un traitement très diversifié.



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